Manifeste Citoyen pour une ville collaborative

I. Une nouvelle attitude vis à vis des espaces urbains

De nouveaux comportements émergents :

Notre appropriation collective de la ville change. Dans les quartiers, depuis quelque temps, nous voyons se manifester de nouveaux comportements vis à vis des espaces de proximité. Nous précisons qu’il s’agit de friches urbaines, d’espaces sans autres fonctions que celle, souvent source de conflits, de dériver vers un statut de «déchèterie de proximité improvisée» qui nécessite un entretien lourd. Mais il s’agit parfois aussi d’espaces publics aménagés par les services municipaux, pas toujours bien utilisés et parfois réappropriés par des habitants, faute d’avoir été suffisamment conçus avec les habitants.

Ces nouveaux comportements sont le fait de groupes d’habitants qui souhaitent aller au-delà de la réclamation, de la critique systé- matique des services, très dévalorisante pour les agents de la collectivité. Ces groupes d’habitants veulent s’impliquer concrètement, de manière collective et partagée, dans la requalification de ces lieux délaissés. Ces nouveaux comportements se sont expri- més, dans un premier temps, dans la réalisation de « jardins partagés ». Mais on assiste à un élargissement de la démarche à d’autres types d’usages de l’espace. Les jardins (pérennes ou éphémères) accueillent aussi des expositions, des activités périscolaires, des jeux d’enfants, des manifestations festives familiales, de modestes mobiliers urbains improvisés ou des propositions singulières de jeux. On note aussi une volonté de donner à l’espace, une dimension esthétique forte.

Par ailleurs, ces propositions d’habitants sont souvent faites avec l’idée que nos villes devront s’aménager avec des modes opératoires moins coûteux, plus souples, intégrant plus l’éphémère et l’évolutif. Pour atteindre ces nouvelles approches, des procédures moins rigides, sortant des carcans des marchés publics et de normes réglementaires de plus en plus étouffantes permettraient de substituer les réponses toutes faites des appels d’offres à des propositions « sur mesure », plus souples et adaptées aux besoins spécifiques.

Au-delà de la revendication, être co-auteurs

Ces « habitants participatifs », à la recherche de nouvelles formes de vie collective, souhaitent donc maintenant, non seulement enrichir la démarche revendicative traditionnelle par la démarche de projet, mais dépasser le statut d’usagers pour devenir «co-auteurs» de l’aménagement des espaces publics, de leur gestion et de leur entretien. Alors que les villes et agglomérations urbaines développent de plus en plus souvent le concept de « démocratie participative », cette idée généreuse s’arrête souvent au milieu du chemin. Les citoyens ont dans ce concept, le droit à la parole, mais l’action reste aux mains des élus et des professionnels, alors que ces citoyens aspirent à créer aussi de leurs propres mains leur bout de quartier et à être parties prenantes dans le processus global.

Si ces habitants sont exigeants sur leur façon d’être considérés par les politiques, ils sont en même temps de plus en plus conscients des limites des finances publiques. Ils attendent de plus en plus que les services municipaux travaillent AVEC eux et non plus seulement POUR eux. Ils souhaitent, en mettant la main à la pâte, sortir aussi des aménagements figés, coûteux, définitifs. Ils veulent adapter, faire évoluer, créer de l’éphémère et du beau, redonner de la place à la nature ordinaire, à l’imagination, à la créativité de tous… loin d’aménagements surchargés. L’intérêt grandissant des habitants pour l’entretien des végétaux est révéla- teur de cette attente.

Un nouveau contexte economique et environnemental :

Ces nouveaux comportements des habitants coïncident avec la nécessité urgente de trouver des réponses pour adapter nos villes aux menaces liées au réchauffement climatique : plus grande fréquence des épisodes de canicules et besoin de prévenir des risques d’inondations d’un nouveau type (crues subites). Il faut mieux gérer les eaux pluviales, aménager les villes pour recycler l’eau de pluie, créer des îlots de fraîcheur, remettre l’aire libre les ruisseaux, rivières, l’eau …

Dans le même temps, la crise financière, la mondialisation des échanges et l’interdépendance croissante des Etats et des économies, aboutissent à une raréfaction des ressources des collectivités, une paupérisation des populations et à la nécessité de trouver d’autres façons de gérer les villes, moins onéreuses, plus évolutives et plus pérennes.

Un mouvement qui prend de l’ampleur :

Il ne s’agit peut-être pas encore d’une « lame de fond », mais il ne s’agit pas non plus d’une « mode éphémère ». Le nombre de familles qui regardent avec intérêt ces nouveaux comportements s’accroît. Des associations, des écoles, des bailleurs sociaux, etc. s’y intéressent. Nous avons également constaté que ce mouvement bénéficie des compétences d’habitants qualifiés qui souhaitent partager leurs savoirs et savoir-faire divers avec leurs voisins.

Nous pensons que tout cela est l’indication d’une aspiration profonde de citoyens :

– à bien sûr se faire entendre et comprendre, mais aussi à contribuer personnellement à la création des espaces, en totalité ou partiellement, sur des segments de territoires placés sous leur responsabilité ;
– à améliorer la qualité de vie à Saint-Étienne et les autres villes de l’agglomération, localement, devant chez soi, mais aussi au-delà.

– à créer des espaces (ou des fractions d’espaces) évolutifs, pouvant être périodiquement requalifiés dans certains de leurs usages, aspects ou fonctions.
Nous sommes donc arrivés à la conclusion que, dans ces démarches, la participation n’est pas seulement un moyen pour amélio- rer la réponse des professionnels à la demande des usagers, mais devient l’objectif même du projet.

De nouveaux professionnels de la ville ou de l’environnement :

Nous avons également constaté que cette aspiration à la création de certains espaces (rappelons qu’il s’agit au départ d’espaces délaissés) rencontre aussi celle d’une génération de professionnels de la ville et /ou de l’environnement, à la recherche d’un nouveau mode d’exercice de leur profession. Il s’agit de paysagistes, jardiniers, designers, architectes ou urbanistes qui consi- dèrent que leur métier consiste à mobiliser la ressource considérable que représentent les compétences des habitants. Il ressort de certaines recherches, que si on ne joue pas de la diversité que « la main des habitants » peut apporter, on ne cesse de tendre vers un standard qui ne correspond plus à l’harmonie nécessaire à la vie commune, à l’humanisme concret. Ces professionnels contribuent à repenser la frontière entre l’acte individuel de création, la responsabilité technique et le mode de travail coopératif. Tout cela implique des réflexions sur les solutions techniques, les types de matériaux, les méthodes de travail utilisées, les délais, le phasage etc… Ces aménagements collaboratifs représentent aussi une façon de pouvoir donner leur chance à des « jeunes professionnels collaboratifs », de les garder sur notre territoire local pour éviter la fuite des cerveaux, en leur offrant des chantiers novateurs et variés, en permettant à ces «experts urbains» de pouvoir s’adapter à ces grandes lignes de force, sur un territoire mouvant et de travailler en local, proche de leur terroir d’origine.

Vers des modes opératoires plus souples, moins normatifs

Ces aménagements d’espaces publics, moins enfermés dans des processus lourds, peuvent permettre aux professionnels de la ville de pouvoir créer des modes opératoires plus participatifs, plus souples, libérés partiellement des lourdeurs des procédures administratives et des réponses standardisées en copié / collé,pour permettre la co-construction avec les habitants et aussi la maintenance de ces espaces co -construits, …

Ces aménagements, pour garder un sens, doivent accepter le travail du temps, dans le temps et l’évolutivité et la souplesse des modes opératoires. Ceci suppose cependant d’accepter de redonner des espaces de responsabilité aux citoyens, loin des carcans et normes rigides qui bloquent toute innovation et toute « prise de risque ». Dans d’autres pays, la responsabilité pénale du Maire n’est pas engagée pour les aménagements des espaces publics, ce qui libère une créativité !

Il s’agit d’avoir aussi des élus qui ne renoncent pas à l’innovation et acceptent de prendre leurs responsabilités pour ouvrir des espaces publics où la responsabilité citoyenne reste entière (face à ces normes qui verrouillent toute innovation et tout matériau – notamment de jeux pour enfants – ne sortant pas des catalogues avec des standards identiques partout.

Les grandes caractéristiques de ces espaces urbains collaboratifs

  • Le végétal y est prépondérant, souvent généralisé. La biodiversité s’y réinstalle très vite. Le rythme des saisons réapparaît dans la ville. L’empreinte écologique de leur mode de réalisation (absence d’engins et de matériel lourd de chantier), de leur constitution (bois, terre végétale, matériaux de récupération) et de leur mode d’entretien est positive.
  • Leur mode d’entretien est original : il est intégré dans leur usage (activité saisonnière du jardinage floral ou potager, changement de configuration, etc.) et il est donc porté par les habitants.
  • Leurs qualités esthétiques sont intéressantes.
  • Ils contribuent fortement à la rencontre entre voisins, à la coopération de projets, à l’échange intergénérationnel, à la construc- tion d’un civisme concret.
  • Leur coût de réalisation est bas, très inférieur au coût des espaces réalisés de manière traditionnelle.
  • Ils reposent sur des partenariats nombreux : associations, collectivités, institutions, écoles… comme autant de ressources et de dynamiques enrichissantes.
  • Ils contribuent à des quartiers moins minéraux, en réintroduisant la nature ordinaire, en remettant la nature en ville, pour rendre l’urbain de haute qualité d’usage.
  • Ils réinventent aussi, après des années de règne de la voiture en ville, des quartiers «tranquilles», plus sécurisés, plus agréables à vivre et fonctionnels pour les usages, respectueux des droits des piétons et cyclistes et PMR.

II. Expérimenter un nouveau modèle économique
et technique collaboratif.

Ces réalisations nous conduisent à penser qu’un nouveau modèle de traitement des espaces délaissés du domaine public, des friches urbaines, des espaces en attente de programmes de construction, de requalification d’espaces de proximité, peut être expérimenté. Il est basé sur la mobilisation des compétences des habitants désireux de mettre la main à la pâte, de participer concrètement à la réalisation totale ou partielle d’aménagement. Bien entendu, il est nécessaire :

  • que les caractéristiques du site permettent ce type de démarche (nature des sols, pas de problèmes de réseaux, accès commode, possibilité d’étalement dans le temps etc…) que les techniques et matériel de réalisation soient adaptés aux acteurs.
  • Ce modèle n’est pas en opposition avec la technicité des services : il est complémentaire. Notamment, il permet d’intervenir dans des lieux disparates, souvent de faibles surfaces et difficilement accessibles aux engins, que les services déjà largement mobilisés sur les espaces publics importants et structurants ne peuvent ni embellir, ni entretenir de manière permanente. Il peut donc permettre de démultiplier la capacité d’intervention de la collectivité sur les espaces publics, de l’affiner, de la diversifier.

On peut très bien imaginer des projets mixtes où le service (ou un maitre d’œuvre) conduira le projet dans ses dimensions les plus techniques et où les habitants interviendront sur des segments bien définis de l’espace, avec des techniques appropriées, pour la réalisation, la requalification périodique et l’entretien. On peut aussi monter des projets où le service joue un rôle de conseil technique auprès des habitants et assure la logistique nécessaire.

Nous pensons que ce modèle présente l’intérêt d’être très économique et de créer un nouveau mode d’entretien fondé sur l’usage, l’appropriation des espaces et le recyclage. Avec la responsabilisation des habitants, ces espaces sont mieux respectés, avec moins d’incivilités et un meilleur respect des deniers publics. Nous pensons aussi que ce modèle est particulièrement pertinent pour réaliser et maintenir les espaces végétalisés en ville, indépendamment des Services Espaces Verts municipaux.

Nous proposons donc que ce nouveau mode d’intervention soit accompagné et soutenu par les responsables politiques et techniques des communes, dans le but d’enrichir l’outillage de l’intervention publique.

Ce mode d’intervention pourrait être accompagné d’une réflexion sur la valorisation du bénévolat et son articulation avec l’intervention des professionnels dont nous pourrions proposer les contenus.

Aujourd’hui, nous citoyens et professionnels collaboratifs, nous affirmons :

  • notre volonté de participer de nos mains à la ville de demain ;
  • notre souci très marqué pour le bon usage des deniers publics et une sobriété dans les projets, qui n’empêchent pas de créer des espaces à haute qualité d’usage ;
  • notre souhait que soient introduits des modes de gestion moins lourds que les marchés publics;
  • notre expertise à co-construire ensemble pour croiser nos regards, enrichir nos pratiques

Nous demandons une modification de la réglementation dans certains espaces publics où pourrait être introduite la notion de « responsabilité citoyenne », pour réduire le frein lié à la sur-responsabilisation pénale du maire qui de nos jours, étouffe de nom- breuses initiatives innovantes.

FORUM ECO CITE

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